Centre de formation en Ehpad : en immersion au cœur du soin

Depuis septembre 2025, Le Clos du moulin, petit Ehpad public autonome du village nordiste de Boeschepe, accueille un « centre de formation intergénérationnel ». Plongés dans le quotidien des professionnels et résidents, les futurs assistants de vie aux familles et, bientôt, de futurs aides-soignants, se frottent chaque jour aux réalités du terrain. Reportage.

Quatre étudiantes suivant la formation assistante de vie aux familles prennent la pause, avec (au centre) les aides-soignantes les ayant accompagnées dans leur apprentissage.

Serviettes, gants, bassine… Une toilette, c’est tout un matériel. Emmanuelle Debelleix

La première a des gestes assurés. La seconde hésite parfois, craignant de mal faire. Mais toutes deux enveloppent de leur attention Marie-Cécile*, résidente du Clos du moulin, dont elles sont, en ce matin de juin, venues faire la toilette avant de l’aider à s’habiller. Débarrasser puis désinfecter la table de lit mobile, veiller à ce que l’eau soit bien chaude, à ne pas utiliser de savon pour laver le visage de l’octogénaire, qui « n’aime pas ça »… Tout en papotant avec la résidente, Manon Lemaire, aide-soignante, veille à ce que chacun des gestes effectués par Muriel Jourdain soit « le bon ». Car celle-ci est encore étudiante. Depuis un mois et demi tout juste, cette pétillante quinquagénaire suit en effet une formation d’assistante de vie aux familles (ADVF), dispensée au sein même de l’Ehpad.

Et elle le dit tout net : « Le fait que le centre de formation soit intégré à un Ehpad, pour moi, cela change tout. Cela facilite infiniment les apprentissages, car la théorie se fond sans cesse dans la pratique -en salle de TP [travaux pratiques] mais aussi, et surtout, ‘en réel’. Ici, on apprend avec des gens : des personnes âgées et des collègues -enfin, des tuteurs et tutrices. Et ça, ça n’a pas de prix, car on se rend vraiment compte que, pour accompagner les plus fragiles, chaque geste, délicat, compte.

Sa collègue de promotion, Myriam Gordiet, opine. « Suivre une formation ici, c’est génial. Cela permet de découvrir tous les corps de métiers d’un Ehpad. Pour nous, qui nous destinons au domicile, c’est super, car on se rend compte très vite du rôle de chacun et de l’importance, en établissement comme à la maison, d’être coordonnés », souligne-t-elle. « Et puis, oui, ici on est au contact de ‘vrais gens’, avec qui on noue des liens. Tenez, je sors de la chambre de Denis, qui m’a tout de suite reconnue. Moi qui étais impressionnée par sa peau si fragile, le fait qu’on se reconnaisse mutuellement, ça délie la parole, ce qui aide sacrément à oser… poser un gant pour effleurer délicatement son torse, ou lui demander si ce n’est pas douloureux », enchaîne cette prof de fitness et de danse qui a opté, à 47 ans, pour une reconversion, « séduite par les personnes âgées à qui [elle] apprenai[t] à danser ».

L’Ehpad, terrain « riche de ressources »

Julie Deprez et Christophe Ragot, deux des cocréateurs du CFI. Emmanuelle Debelleix

Il y a un an tout juste, Gerontonews vous contait la genèse de ce projet inédit : un centre de formation intergénérationnel (CFI) créé par deux professionnels de l’établissement et deux infirmières et ex-formatrices en institut de formation aide-soignant (Ifas) : Christophe Ragot, infirmier coordinateur (Idec) et directeur du CFI ; Séverine Roussel, directrice déléguée de l’Ehpad et responsable d’ingénierie de formation ; Julie Deprez, responsable pédagogique du CFI et formatrice permanente ; et Cathy Huant, formatrice et responsable pédagogique de l’Ifas du CFI.
Une initiative unique en son genre, car née du terrain, quand les projets de formation commençant à se développer ici et là sont généralement portés par des groupements d’établissements ou des mastodontes du secteur. Et d’autant plus originale que le CFI de Boeschepe ambitionne, pour l’essentiel, de former de nouveaux professionnels du grand âge, et non pas uniquement de développer les compétences des salariés dans le cadre de la formation continue.

« Au tout départ, ce projet est né de l’envie de mettre en valeur les richesses de l’Ehpad, en créant un projet ‘différent’ synonyme d’ouverture sur le territoire », précise Christophe Ragot. « Avant de penser ‘centre de formation’, nous avions d’ailleurs songé à ouvrir une crèche. Mais nous avons renoncé, essentiellement parce que les projections laissaient apparaître un reste à charge trop important pour les salariés. Et en un sens… tant mieux ! »

Quatre étudiantes présentent leur fiche mémo pour la réalisation d’une toilette. Emmanuelle Debelleix

L’idée d’un centre de formation germe alors très vite, Le Clos du moulin peinant, comme la plupart des Ehpad au national, à recruter des personnes qualifiées, et les discussions avec les responsables d’organismes d’aide à domicile du territoire ayant mis en relief les mêmes difficultés. « Lorsqu’avec Séverine Roussel, nous en avons parlé au directeur de l’établissement, Frédéric Devaux, il nous a regardés avec des yeux ronds ! Mais il nous a dit ‘banco’, tentez donc. »

Séduites par ce projet hors normes, Julie Deprez et Cathy Huant les rejoignent et cogitent, avec leurs nouveaux collègues, pour concevoir des offres de formation « dépoussiérées » pour de futurs ADVF, aides-soignants et agents de services médico-sociaux. « Coconstruits avec les salariés de l’établissement -interrogés notamment sur ce qui leur avait manqué au cours de leur cursus- ces programmes pédagogiques sont axés sur la pratique, l’immersion continue et le questionnement professionnel. Car habituellement, il y a, trop souvent, un fossé entre ce qui est appris en cours et la réalité du terrain », souligne Julie Deprez. « Il s’agissait de redonner envie », insiste celle qui, formatrice en Ifas durant 11 ans, dit avoir vu « trop d’élèves abandonner leur formation ou se retrouver déçus une fois en poste ».

Faire fi des embûches administratives et financières

Un centre de formation dans un Ehpad, une première en France. Emmanuelle Debelleix

Fin 2024, une journée organisée à l’Ehpad, en partenariat avec France travail, Département et missions locales, conforte la petite équipe dans son projet. En fin de session, sur les 30 demandeurs d’emploi venus découvrir les métiers du grand âge, « 78 % disent vouloir intégrer une formation dans le secteur ».

Encouragés par l’enthousiasme affiché par de nombreux partenaires, les quatre compères se lancent. Un Ehpad ne pouvant juridiquement pas être centre de formation, ils montent une structure privée, une SAS, à laquelle l’établissement loue (2.000 euros par mois) ses locaux -une gigantesque salle de classe et une salle de TP situées au deuxième étage de l’Ehpad- après avoir effectué les travaux d’aménagement nécessaires, pour un coût de 30.000 euros.

Ils investissent même « 10.000 euros » de leur poche pour financer le mobilier, le matériel pédagogique, le dépôt des statuts et la certification Qualiopi. Ils reçoivent très vite l’agrément de la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (Dreets), pour les titres professionnels d’ADVF et d’agents de services médico-sociaux. Mais ils doivent batailler ferme pour obtenir, en février 2026, celui de la Région et de l’agence régionale de santé (ARS) Hauts-de-France relatif à la formation d’aides-soignants.

Le financement de ces formations s’avère tout aussi ardu à mettre en place.

Associé à l’agrément, celui consacré aux aides-soignants est récemment venu donner un peu d’air au CFI, la Région s’étant en effet engagée sur cinq ans, à hauteur de 120.000 euros par an pour 15 places ouvertes. Cette somme finance « un ETP [équivalent temps plein] de formatrice -partagé entre Julie Deprez et Cathy Huant-, les frais de fonctionnement et ceux de scolarité pour nos futurs étudiants », dont la première rentrée aura lieu en septembre 2026, explique Christophe Ragot.

Concernant la formation d’ADVF, le CFI, sans financement régional, s’est rapproché au printemps 2025 de France Travail, qui s’est engagé dans le projet en mobilisant un dispositif à destination des employeurs -la préparation opérationnelle à l’emploi individuelle (POEI)-. Couplé à un prêt contracté par le CFI, il a permis de lancer la machine en septembre de la même année.

« Plus que des formateurs, être des accompagnants »

« Le principe ? Nous formons les personnes, France travail finance, rétroactivement, sous réserve que les étudiants aient, juste après, un emploi », explique Christophe Ragot. La mise en place de cette POEI a donc imposé de nouer des liens forts avec de futurs employeurs potentiels -qui ont d’ailleurs été invités à faire part de leurs besoins en contenus de formation. Et de travailler avec France Travail, mission locale et Cap emploi pour repérer des candidats.

Pause café sur la terrasse attenante à la salle de cours. Emmanuelle Debelleix

D’autant, ajoute-t-il, que « nous sommes partis sur une POEI hybride » : 600 heures de formation sur cinq mois, dont 100 heures de stage chez le futur employeur en cours de parcours, quand, d’ordinaire, une formation ADVF tourne autour de 400 heures. Sans compter qu’ici, elle est assortie, en amont, de stages pour conforter l’envie des candidats -à l’Ehpad s’ils le souhaitent et, dans tous les cas, chez les employeurs engagés dans le projet, rencontrés au CFI lors de journées de job-dating.

En septembre 2025, une première promotion de 14 personnes prend ses quartiers à l’Ehpad. Cinq mois plus tard, succès : le CFI compte 100 % de réussite à l’examen, 100 % de CDI signés… « et des retours ultra-positifs de la part de structures d’aide à domicile chez qui ces personnes ont été embauchées », met en avant Christophe Ragot.

De quoi conduire France Travail à reconduire le dispositif pour une seconde session, et nombre de structures d’aide à domicile du territoire à se réengager dans le projet : « Plus de 10 sont venues se présenter lors des job-datings, et quatre d’entre elles ont séduit nos nouveaux élèves, âgés de 18 à 58 ans, dont neuf femmes et un homme. »

Le directeur du CFI en convient : 10 personnes, c’est assez peu. Mais, explique-t-il, « outre le fait que nous avons fait le choix d’accueillir de petites promos -car nous sommes un ‘petit’ Ehpad [65 places]-, trouver des candidats n’est pas toujours évident, d’autant que cette POEI cible des publics éloignés de l’emploi (bénéficiaires du RSA, plus de 55 ans, personnes handicapées…) ».

« Vécus professionnels lors desquels ils ont pu être dévalorisés, situations familiales et sociales complexes, difficultés à se nourrir, même, parfois… Nombre de nos étudiants ont des vécus compliqués. C’est moins marqué dans la promo actuelle, mais c’était très net dans la première », insiste Julie Deprez. Ce sont, certes, des personnes « qu’il faut aller chercher. » Mais qui, une fois mises en confiance, s’avèrent « ultramotivées ». Alors oui, « en un sens, plus que des formateurs, nous sommes des accompagnateurs. S’il faut guider quelqu’un dans les méandres du financement d’une paire de lunettes car on s’est rendu compte, en cours, qu’il ne voyait rien, on le fait -on l’a fait ». Mais c’est bien l’objectif du CFI : « Avoir des gens bien formés, et bien dans leurs baskets », poursuit-elle.

« Le ménage et le linge, c’est, pour moi, le plus compliqué ! » sourit Enzo, qui s’y exerce avec sa collègue de promo Lynda. Emmanuelle Debelleix
En salle de TP, Sylvie Demarquette et Aurélie Desoutter font la toilette de « Fred », le mannequin, sous le regard de leur formatrice et de deux autres étudiants. Emmanuelle Debelleix

Pour faciliter l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, les formations ont lieu en distanciel le mercredi. Dotée de moelleux canapés, la salle de cours du CFI est modulable -chacun peut bouger et s’installer où il veut, « génial quand, comme moi, on ne tient pas en place », note Linda Deberolt, 50 ans.

Salariés et résidents valorisés

Le benjamin de la promotion, Enzo Laurent, 18 ans, se rêvait militaire mais a dû y renoncer du fait d’un asthme sévère. « Au départ, trouver sa place dans le métier, très féminin, n’a pas été évident. » Mais il s’est accroché. Ce qui reste compliqué ? « Le ménage ! » avoue-t-il. « Mais j’apprends, d’autant qu’on s’entraide beaucoup dans la promo. »

En fin de matinée, à l’heure du « débrief » sur la façon dont se sont déroulées les premières toilettes, les encouragements fusent effectivement, lorsque chacun y va de son auto-anaylse de pratiques. « Moi, j’avais oublié que, pour une personne souffrant d’Alzheimer, on ne commence pas par le visage », souffle Cécile Torrez, qui s’en voudrait presque. Face à la nudité, la présence de selles, le travail en unité de vie protégée Alzheimer [UVA], « vous êtes-vous sentie en difficulté ? » interroge Christophe Ragot. « J’étais un peu intimidée au départ, mais ça s’est évaporé », répond Lysea Roussel, 19 ans.

L’aide-soignante Manon Lemaire confie son plaisir à accompagner de futurs professionnels. « C’est une façon de mettre en lumière nos métiers, trop souvent dévalorisés. » « Et puis, depuis la réforme du diplôme d’aide-soignant, ce ‘tutorat’ fait partie de nos compétences », rappelle-t-elle.

Aides-soignants, mais aussi agents hôteliers, ou encore enseignant en activité physique adaptée (APA), « les salariés de l’Ehpad ont, dans l’ensemble, accueilli l’arrivée du CFI avec enthousiasme, et nombreux sont ceux à s’y impliquer sur la base du volontariat », confirme Christophe Ragot.

Séance débriefing post-toilettes. Au CFI, le questionnement professionnel est central. Emmanuelle Debelleix

Les inquiétudes de quelques-uns, touchant surtout à la façon dont les résidents allaient accueillir les étudiants, se sont rapidement envolées. « Des liens se nouent même, entre résidents et étudiants, d’autant que ceux-ci participent régulièrement aux animations, qu’il s’agisse d’après-midis crêpes ou d’ateliers couture en UVA », ajoute Émilie Cottrel, aide-soignante. L’une des résidentes de l’unité, ancienne couturière, a d’ailleurs participé à les former au maniement de l’aiguille.

Dans le local coiffure de l’Ehpad, occupé par les étudiants s’essayant au shampoing, Suzanne, résidente, passe une tête et sourit. « Ils sont là, les petits ! » s’exclame-t-elle, avant de s’esquiver. Julie Deprez, elle, file vers les bureaux. Les inscriptions à la formation d’aide-soignant, qui ouvrira dans trois mois, sont en cours. De premiers entretiens ont eu lieu avec les candidats, les suivants approchent. Et la formation d’agents de services médico-sociaux ? « Bientôt », espère l’équipe du CFI.

* Par souci d’anonymat, les noms de famille des résidents ne sont pas cités.

 

 

Auteure : Emmanuelle Debelleix
Source : gerontonews.com

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